l'historique

D’après la tradition, les premiers moines de Lanvaux, au cours de leurs voyages d’évangélisation et de défrichements, se retirèrent sur cette colline. Derrière une muraille, on en devine encore les vestiges, ils étaient à l’abri des animaux sauvages. Au centre de ce cloître, ils construisirent un oratoire dédié à la Vierge, suivant la coutume monacale. Les habitants eurent toujours une dévotion pour ce lieu saint qu’ils appelèrent Notre Dame du Cloître, "Intron Varia er Hloestr ", patronne de ce quartier.

Pendant des siècles et des siècles, on est monté là-haut, prier la Vierge Marie, dévotion laissée bien souvent a l’initiative des gens du quartier. Il y a cent ans, vivait à Kerret, un grand dévot de Notre Dame du Cloître, Loeiz Hémon, mort en 1871, grand-père de Mgr KERSUZAN. Le dimanche après-midi, avant de faire une partie de boules, il rassemblait sur la colline les habitants du quartier. On récitait le chapelet, on chantait des cantiques. N’est-ce pas près de cet oratoire que le petit François Marie KERSUZAN devait entendre l’appel du Seigneur et devenir un grand serviteur de la Sainte Vierge ? Devenu évêque en Haïti, il contribua à répandre là-bas, comme en Bretagne, le culte de Notre-dame du perpétuel Secours. C’est sous son impulsion que fut érigée au bourg de GRAND-CHAMP, la chapelle de Notre Dame du perpétuel Secours qu’il bénit lui-même en 1888. C’est avec son encouragement pressant et généreux qu’en 1911, le Curé d’alors, M. GOURON, fit transformer l’oratoire vétuste du Cloître en une chapelle bien humble sans doute, mais combien agréable et priante dans ce décor de verdure.

On institua le pardon du Cloître, et chaque année, le troisième dimanche de juillet, c’était touchant de voir tous les pèlerins, en file indienne, gravir les sentiers par les ajoncs et les taillis. Le chant des fidèles, groupés devant la chapelle, à la grand-messe, faisait écho au gazouillis des oiseaux perchés sur les chênes voisins. Après les vêpres, la procession s’organisait. On descendait le raidillon vers la fontaine, en contrebas, dans des marais, en chantant le cantique traditionnel composé par M. GOURON : " Goarnet, O Mam à Garanté ". Après la bénédiction de la fontaine, dédiée à Saint Nicodème et le feu de joie, on remontait sur la colline et le pèlerinage se terminait dans le calme d’une dernière prière à Marie.

 

 ÉVÈNEMENTS DE JUIN-JUILLET 1944

C’est la guerre. Les alliés débarquent en Normandie. Pour les aider à chasser l’occupant, les patriotes se groupent dans les bois. La chapelle du Cloître devient le centre de la résistance de ce quartier. Les maquisards la bourrent de foin et y enferment quelques prisonniers allemands. Tout autour, s’élèvent de nombreuses cabanes de feuillage. C’est la belle vie : le ravitaillement ne manque pas, toutes les nuits, les armes tombent du ciel en abondance.

La colline prend l’apparence d’une place forte. Mais l’indiscipline, l’inexpérience de ces petits jeunes gens feront tout échouer. Les nombreuses allées et venues n’ont pas été sans être repérées par le guetteur allemand perché au sommet de la tour de l’église paroissiale. Et voici que le mercredi 21 juin, à midi, les armes crépitent en direction de la forêt de Treulan : une cinquantaine d’Allemands, descendus du petit train, entre COLPO et le PONT DU LOC, ont emprunté la vallée qui sépare les deux collines. Mais vite, les assaillants se rendent compte de l’inégalité des forces et s’en vont, laissant sur place quelques-uns des leurs, mais aussi après avoir égorgé quelques dormeurs.

Ils sont partis, mais tout le monde sait qu’ils vont revenir et en force, cette fois. Dans les bois, en ce mercredi après-midi, c’est la fièvre. On discute ferme. Les uns veulent partir, d’autres se préparer au grand assaut ; certains, sans attendre l’ordre, se sauvent à l’improviste. Le lendemain matin, vers les 5 heures, c’est le réveil brutal ; des hommes, au pas de course, traversent la cour de la ferme, on bondit à la fenêtre : les Boches ! Un coup de fusil claque, brutal, 50 mètres plus haut, puis d’autres lui répondent : aucun doute, la forêt est encerclée, et c’est là le signal de l’attaque. De partout, arrivent les habitants affolés. " On a pris mes chevaux ", déclare François SEVENO. Spectacle inoubliable que celui de ces assaillants casqués et vêtus de vert, gravissant la colline et fouillant du canon de leur fusil le moindre buisson… Plus loin, deux chevaux traînent un lourd canon. Le spectacle est de courte durée, Dieu merci. Aucun coup de feu n’est échangé, car dans la forêt, comme par enchantement, tous les défenseurs ont disparu (vers BIEUZY, comme on l’apprit plus tard). A présent, il faut savoir ce que devient la chapelle et surtout le dépôt d’armes qui s’y trouve, et qu’avant de partir, le commandant avait confié à Antoine LE CORRE avec pour mission, de le mettre en lieu sûr.

Le mercredi, 21 juin, vers les 10 heures, le bois de la Chapelle paraît vide. Madame LE CORRE, mise au courant par son fils, s’en va en tricotant vers la chapelle : tout était en ordre. Antoine visite à son tour l’autre campement sur le versant de Kerret : sur le sol, des effets, des ustensiles, des vélos, des parachutes, tout indique un départ précipité. A présent, il faut tout sauver du pillage.

L’après midi, Antoine, aidé de sa mère et de ses jeunes frères et sœur ramènent dans une charrette tout ce que l’on peut sauver, en particulier des armes (une trentaine de fusils de chasse). On range les fusils dans une vieille charrette, au fond de la remise, et l’on recouvre le tout de paille et de fagots de bois. Hélas, quelqu’un guettait pour le compte des Allemands.

Le samedi 24 juin, une fumée épaisse s’élève de la colline du Cloître. On se précipite. Tout le quartier est là et l’incendie allumé sans doute par une patrouille allemande, est vite éteint. Mais on sent le danger, et l’on retire de la chapelle tout ce qu’elle contient de précieux, et en particulier la vénérée statue séculaire que Madame LE CORRE conserve depuis chez elle.

Le samedi soir, à Kéruban, mourait une voisine, Madame RIBOUCHON. Est-ce la sonnerie des morts qui éveilla l’attention des Allemands cantonnés non loin de là ? Nul ne le saura.

Le 26 juin, au matin, vers les 8 heures, Antoine LE CORRE allait quérir du bois, non loin de son dépôt d’armes, quand son regard fut attiré par de hautes flammes et une épaisse fumée : la chapelle brûlait. Il venait faire-part de la triste nouvelle à ses parents, lorsque du chemin opposé surgissent une dizaine d’Allemands, le fusil en avant, menaçants : " Vous patron ? Où patron ? demande le sous-officier. "

Antoine désigne à l’intérieur le vieux papa, Pierre LE CORRE, infirme de la grande guerre, qui fume sa pipe au coin du feu :

L’Allemand semble peu convaincu. Il ordonne de fouiller la maison : déjà, les soldats sont à pied d’œuvre. La plupart sont des Russes à demi barbares, pour qui le pillage n’a pas de secret. Ils découvrent le charnier, s’emparent de lard cru et en découpent des tranches qu’ils mangent à belles dents. Mais le sous-officier presse le mouvement. On se disperse, les uns à la cave, d’autres à la grange. La situation devient critique.

Sans attirer l’attention sur lui, du seuil de la porte, Antoine réalise la situation. Une sentinelle fait les cent pas devant la maison. Des soldats sortent de la grange et déploient sur l’aire d’immenses parachutes en faisant de joyeux commentaires. Deux autres progressent vers le fond du hangar. La sentinelle a le dos tourné : Antoine fait trois pas vers le jardin et discrètement suit le manège des rôdeurs qui scrutent la vieille charrette. Un fagot se soulève, puis un second, et c’est la découverte tant redoutée : un fusil vole de mains en mains. Par chance, la sentinelle à l’autre bout n’a encore rien su. Un appentis l’empêche de voir Antoine se glisser dans le jardin et de là, dans le chemin creux plus bas. Une course éperdue… Ouf ! Sauvé ! D’un champ de blé, il essaiera de connaître la suite des événements.

A la ferme, la fièvre monte. Le sous-officier pénètre dans la maison, furieux.

Ah ! Mama ! Vous terroriste ! Où petit patron ? parti terroriste ?

Et c’est alors le pillage en règle. Ils entassent tout ce qui leur plaît : linge, montres, argent liquide, lard. La famille assiste impuissante à cette mise à sac. Les armoires sont vidées de leur contenu, qu’ils piétinent. L’un d’eux découvre la Croix de la Légion d’honneur attribuée au papa. C’en est trop ! Pierre LE CORRE l’arrache violemment au Russe : " Tout, mais pas ça ! "

Et le soldat abandonne sa proie. Le butin est lourd et encombrant. Le sous-officier fait signe au papa : le cheval est attelé et on charge dans la charrette la marchandise conquise, et en avant vers la forêt.

Pierre LE CORRE se demande bien s’il reverra son village. Le convoi solidement escorté arrive à Kérivian. Là, des dizaines d’Allemands sont cantonnés. Un officier arrive, fait décharger la marchandise et dans un salut impeccable, dit à Pierre : " Monsieur ! retour ! "

Ouf ! il n’attendait pas plus. Pendant ce temps, alors qu’Antoine allait se mettre à l’abri à Kerbaris, à Kerret, on mettait un peu d’ordre dans ce qui restait, et l’on remerciait aussi le Bon Dieu et Notre Dame du Cloître.

Les Allemands ne doivent plus revenir à Kerret. Le jour même, on le sut plus tard, ils quittaient Kérivian. Tous les habitants, toutes les fermes sortaient indemnes de l’aventure, Notre Dame du Cloître avait veillé sur ceux qui avaient sauvé sa statue du désastre.

Cependant, la guerre n’était pas terminée, et le village de Kerret connut encore, après la destruction de la chapelle par les Allemands, d’autres moments angoissants.

Le 17 juillet, alors que s’annonce la libération, une fusillade éclate sur les hauteurs de Botségalo, mais on n’y prête guère attention. Le samedi suivant, 22 juillet, nouveaux coups de feux. Ce n’est que quelques heures plus tard que l’on apprend le drame qui vient de s’y dérouler.

En effet, ce samedi soir, un peu avant minuit, la famille de Pierre CADORET est réveillée par des appels au secours. On ouvre, un homme est là, la tête gonflée, les yeux hagards, la chemise et le pantalon en lambeaux. Il demande à boire et péniblement, il raconte le cauchemar qu’il vient de vivre.

" Je m’appelle Fernand CARCOUET : je suis du Sourn, près de PONTIVY. Les Allemands m’ont fait prisonnier au combat de PLUMELIAU. On m’a conduit à LOCMINE et là, chaque jour, j’ai été torturé par les nazis. Regardez mes jambes et mes cuisses,( elles étaient noires sous les coups reçus). Aujourd’hui, une douzaine d’entre nous, avons eu les mains liées. On nous a embarqués dans un camion, et nous sommes partis à la tombée de la nuit. Les gardiens nous ont dit que nous allions mourir. Le convoi s’est arrêté dans une forêt. Un gardien m’a fait avancer de quelques mètres dans le taillis. J’ai senti le coup partir, une lourdeur à l’oreille gauche. En tombant, je savais que j’étais sauvé, j’ai fait le mort. Tout près de moi, un autre prisonnier râle. Je me glisse vers lui pour le réconforter. Hélas ! Un allemand a entendu les gémissements, et d’une seconde balle, achève le moribond.

Les tueurs ont vite achevé leur besogne. Bientôt, le camion repart, mais des moribonds continuent à râler. Je me tâte la tête. La balle a pénétré derrière l’oreille et est sortie près de l’œil. Le sang coule. Je prends mon courage à deux mains, et me voilà debout dans un sentier battu ; je le suis dans la direction opposée à la route et j’atteins ce village. "

Chez les CADORET, c’est l’affolement et on les comprend. On pense les plaies du blessé, et on le loge au mieux. Le lendemain, Pierre CADORET alerte les voisins, et le bourg de GRAND-CHAMP. Les secours arrivent à la forêt. Le spectacle est horrible : des cadavres jonchent le sol, les uns sont là depuis six jours, d’autres depuis la veille, un moribond râle encore. Les équipes de secours, dirigées par le Docteur RABOURDIN, M. LAMOUREUX, pharmacien, les Abbés LE PENRU et LE MAROUILLE, enterrent les victimes dans une fosse commune, creusée plus bas, là où s’élève aujourd’hui le monument de Botségalo.

Que faire du rescapé ? La famille LE CORRE l’adopte jusqu’à ce qu’il reprenne un peu de forces. Le mercredi 26 juillet, en compagnie des séminaristes de GRAND-CHAMP, il fait le pèlerinage de SAINTE-ANNE. C’est là qu’une famille à lui, le gardera jusqu’à la libération. Il devait tomber glorieusement sur le front de LORIENT quelques semaines plus tard.

Le Pardon du Cloître continuera encore dans la chapelle aux murs calcinés. Mais devant le danger que pouvait provoquer ces ruines, le pardon de 1951 fut le dernier célébré sur les hauteurs de Kerret. Onze ans plus tard, le 15 juillet dernier, a eu lieu, au centre même du village de Kerret, la bénédiction d’un oratoire marial qui perpétuera le souvenir de la Chapelle de Notre Dame du Cloître, et continuera à entretenir dans ce quartier, une filiale dévotion envers Marie.

 

" EN HADOUR ", bulletin paroissial de GRAND-CHAMP

(Août, Septembre, Octobre 1962)

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